Le Retour
Il y a 700 ans, Dante ouvrait sa Divine Comédie comme suit:
J'étais au milieu de ma course,
et j'avais déjà perdu la bonne voie,
lorsque je me trouvai dans une forêt obscure,
dont le souvenir me trouble encore et m'épouvante.
Certes, il serait dur de dire
quelle était cette forêt sauvage,
profonde et ténébreuse,
où j'ai tant éprouvé d'angoisses,
que la mort seule me sera plus amère:
mais c'est par ses âpres sentiers que je suis parvenu
à de hautes connaissances,
que je veux révéler,
en racontant les choses dont mon oeil fut témoin.
Je ne puis rappeler le moment
où je m'engageai dans la forêt périlleuse,
tant ma léthargie fut profonde!
mais je marchais avec effroi dans des gorges obscures,
lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les terminait;
et, levant mes yeux en haut,
je vis que son front s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre
qui guide l'homme dans sa route.
Alors mon sang,
qu'une nuit de détresse avait glacé,
se réchauffa dans mes veines;
et comme celui qui s'est échappé du naufrage,
et qui, tout haletant sur le bord de la mer,
y tourne encore les yeux et la contemple,
ainsi je m'arrêtai,
et j'osai sonder d'un oeil affaibli
ces profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.
Dès le départ, il donne le ton sur la crise existentielle qu'il vivait. A sa mie-vie, il avait perdu le chemin. Et ces vers marquent le début de l'enfer de Dante. Mais ces vers me résonnent. Il me sont universels. Ils sont universels à tous ceux dont la recherche de soi demeure un appel lancé vers l'abysse et dont aucun echo ne revient.La bonne voie à laquelle Dante réfère est aussi celle que je recherche. Que j'ai perdue et qu'il me faut retrouver. Mon réflexe est de tenter de retourner à ces moments où cette voie était claire et évidente: mon adolescence.
Alors je regarde en arrière. Et je vois tous ces rêves et toutes ces aspirations; la plupart oubliés ou perdus. La vie nous bouffe comme elle bouffe tout j'imagine. Je revois qui je voulais être, non, qui j'aurais dû être. Et je constate que je suis passé à côté de cette vie de jadis, cette vie à vivre et pleine de promesse. Je voulais changer le monde, l'améliorer, le rendre meilleur, y contribuer. Et je me suis perdu en cours de route. J'ai dû confondre les étoiles et un réverbère comme disait Cabrel.
La seule solution qu'il me reste est de tenter de retrouver le signal en retournant le plus près possible de qui j'étais naguère. Mais enrichi, j'ose l'espérer, de tout ces heurts et toutes ces larmes qui ont fait croître en moi mon amour de l'être humain.
Ce soir je lisais un texte qui parlait de conserver deux listes à relire chaque matin: ce que je veux, et ce que je ne veux pas. Ces deux listes aident à prendre les décisions semble-t-il. Ou du moins, à savoir si on progresse dans la bonne direction de notre bonne voie comme l'appelait Dante. Après avoir gribouillé quelques items sur chacune des listes, j'ai réalisé que j'avais raté une sortie ou deux. Je me suis peut-être même engagé sur la mauvaise autoroute. Je n'ai pas zéro, mais des éléments essentiels sont manquants dans ma vie.
Le temps qu'il me reste à vivre est compté, comme chacun de nous, et la question est - la seule véritable question - de savoir ce que je fais du temps qui m'est imparti.La colline dont parlait Dante représente l'état heureux auquel il aspirait. Il m'est souvenir, du fond de mon adolescence, que cette colline existe aussi pour moi. Puissé-je, un jour, la gravir pour y savourer les chaud rayons d'un soleil levant. Alors j'écrirai, comme Dante, sur cette forêt obscure, et j'inscrirai un espoir de plus sur la fresque humaine. L'espoir qu'on peut survivre à la vie, et mourir heureux.


7 commentaires:
"L'espoir qu'on peut survivre à la vie, et mourir heureux."
Le livre : "le chemin le moins fréquenté" commence avec la phrase : "La vie est difficile".
C'est vrai non? L'espoir aide à avancer mais on fait quoi lorsque l'espoir faiblit? On se reconstruit, un peu. Et l'espoir finit par revenir je crois. J'espère.
@unautreprof
Quand l'espoir faiblit? J'imagine qu'il faut alors avoir l'espoir de l'espoir. Et se tenir les coudes serrés, entre amis, entre humains.
J'espère avec toi.
Malgré toutes les tentacules qui me tirent vers le bas, je reste bien encré en haut de ma colline et j'y retiens ma femme et mes enfants... et même, j'ose croire que j'y amène des amis et des passants... juste pour qu'ils sachent qu'elle existe. Tu y sera toujours le bienvenue.
Mazz, je peux mourir demain...
@Daniel
Merci Daniel...
L'espoir de l'espoir.
Oui.
Oh oui!
Oui.
Merci.
Très beau texte, moi, aujourd'hui, je ne peux pas mourir, puisque j'ai un fils qui a 16 ans et qui n'a pas ces rêves, qui ne voit pas la beauté de la vie, et qui m'inquiète... Alors mon bonheur dépend en partie de celui de mes enfants...
Je lui ferai lire ce texte...
Mourir heureux et heureux de mourir.
J'ai eu la chance dans ma vie d'être souvent malade, de souffrir beaucoup. Cela m'a sans doute aidé, avec le passage des années, à ne plus souhaiter mourir mais à simplement accepter que cela m'arrivera un jour. Et, sans savoir si cela a quelque chose à y voir, à rester adolescent, parfois à la limite de la délinquance.
J'ai une chance extraordinaire : quand je regarde en arrière, je regarde en bas. Ce qui ne m'empêche heureusement pas de me sentir tout petit, comme le nez de Cyrano.
J'ai encore plus de chance quand je réalise que j'ai réussi, parfois, à me rendre utile.
le passage obligé
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